AUTO-CENSURE
En ce moment précis j'observe, du café du boulevard Jean Jaurès, la grande halle de la Vlilette, étrangement floutée par un léger brouillard grisonnant. Le flot continu de travailleurs marchant derrière la vitre me fait penser que je suis comme au cinéma, regardant, attablé, seul, ces gens, le plus souvent excédés, se rendant à leur travail.
La fatigue s'accumulant, c'est toujours l'impression de flotter au dessus de la vie qui subsiste tristement, m'offrant alors un détachement vis à vis des autres (et de moi même) qui me permettra, en l'occurrence, dans quelques instants, d'aborder avec calme et discernement une réunion qui s'annonce déjà éprouvante et anxiogène.
J'apprends à l'instant que la réunion est décalée de quelques dizaines de minutes. J'allume une cigarette et recommande un café.
Petit à petit, j'apprends. J'apprends sur moi comme j'apprends les autres, et cette peur qui me ronge s'en trouve chaque jour un peu plus réduite. Le paradoxe du journal intime public est ici entier. J'ai envie de relater (et d'analyser) un certain nombre de faits, mais il m'est en réalité impossible de le faire ici, par respect pour les autres, et par respect pour moi. Je décide donc, tout en les écrivant ici, sur mon ordinateur, de les censurer sur le blog. Chaque paragraphe ainsi censuré apparaitra sous la forme : " (censuré) ".
(censuré)
La pénétration forcée des autres dans mon moi a toujours été un problème central dans ma conception de la réalité. Reformulation : pendant longtemps, pour avoir conscience d'avoir vêcu un moment, il me fallait à tout pris le raconter à une ou plusieurs personnes, et ce pour chaque moment (décisif / important / anodin) de ma vie. Par extension, cela revient à dire que pendant près de 10 ans, il n'y a pas eu un seul moment de ma vie qui n'ait pas été connu par une seule personne au moins. La notion même d'intimé, de "jardin secret" avait disparu de mon champs de vision. Cette vie "par procuration" n'était pas convenable.
Depuis maintenant quelques mois, je travaille sur ce point, en tentant de me conserver quelques instant. Une sorte d'intimité retrouvée, réappropriée. Et je remarque une chose : que ces moments, dont personne ne connait l'existence, prennent alors, pour moi, une dimension toute nouvelle, quasiment sacrée.
(censuré)